Denise Bellon : Une histoire d’amour et de photo entre Montpellier et Midi Libre

Quand l’amour et l’histoire se croisent, ils dessinent parfois des destins singuliers. Le parcours de Denise Bellon Ă  Montpellier tĂ©moigne de cette rencontre entre un cĹ“ur Ă©pris et un talent exceptionnel pour la photographie. Cette pionnière du reportage photo, aujourd’hui mise Ă  l’honneur dans une exposition parisienne, a marquĂ© la ville hĂ©raultaise d’une empreinte indĂ©lĂ©bile entre 1944 et 1956. Son objectif a capturĂ© l’âme d’une rĂ©gion en reconstruction, tandis que son compagnon fondait l’un des quotidiens les plus emblĂ©matiques du Sud.

L’histoire dĂ©bute en 1937, sous les lumières de la capitale, quand la photographe française croise le regard d’Armand Labin, journaliste roumain juif dont la dĂ©termination Ă©gale la sienne. Cette rencontre bouleverse sa trajectoire : elle qui parcourait dĂ©jĂ  les cercles surrĂ©alistes et les studios parisiens va bientĂ´t troquer les boulevards pour les ruelles mĂ©ridionales. Leur union scellĂ©e en 1940 Ă  GuĂ©tary, malgrĂ© les lois discriminatoires de l’Ă©poque, constitue un premier acte de rĂ©sistance.

Quand l’amour guide vers Montpellier et Midi Libre

La guerre prĂ©cipite le couple vers Lyon oĂą naĂ®t leur fils JĂ©rĂ´me en 1942. Armand plonge dans la RĂ©sistance tandis que Denise dissimule leur judĂ©itĂ© tout en documentant clandestinement la vie sous l’Occupation. Un geste d’une gĂ©nĂ©rositĂ© rare change alors leur quotidien : Jacques Bellon, premier Ă©poux de la photographe et magistrat en poste Ă  Casablanca, envoie ses papiers d’identitĂ© Ă  Armand. Ce dernier adopte cette identitĂ© protectrice qui lui permettra de survivre aux heures sombres.

Ă€ la LibĂ©ration, Armand Labin rejoint les FFI aux cĂ´tĂ©s de Lucien Roubaud. Toujours sous le pseudonyme de Jacques Bellon, il devient le premier directeur de Midi Libre après aoĂ»t 1944. Cette nouvelle aventure journalistique s’installe Ă  Montpellier, ville oĂą le couple pose ses valises rue MarĂ©chal, Ă  deux pas de la ComĂ©die. Le vrai Jacques Bellon rencontrera d’ailleurs son homonyme d’emprunt en 1945, sans que le nom de Labin n’apparaisse immĂ©diatement dans l’ours du journal.

Une double vie entre Paris et la cité héraultaise

Durant douze annĂ©es, Denise partage son existence entre deux mondes. Paris conserve ses attaches artistiques, son rĂ©seau d’intellectuels et ses commandes de portraits. Montpellier reprĂ©sente le foyer familial, le quotidien avec Armand et JĂ©rĂ´me, mais aussi un territoire d’exploration photographique. Francis Bessières, fils du premier directeur des ventes qui succĂ©dera Ă  son père, garde en mĂ©moire cette silhouette mystĂ©rieuse : « On ne la voyait pratiquement jamais, elle venait, elle repartait. »

La voiture du journal servait parfois Ă  rĂ©cupĂ©rer les enfants au lycĂ©e Joffre, ces trajets devenant prĂ©textes Ă  des Ă©chappĂ©es photographiques dans toute la rĂ©gion. Denise dĂ©veloppait ses nĂ©gatifs au laboratoire photo de Midi Libre, rue d’Alger près de la gare, prolongeant ainsi ce lien intime entre son art et le journalisme incarnĂ© par son compagnon. Cette pionnière Ă©prise de libertĂ© ne se laissait jamais enfermer dans un seul rĂ´le.

L’objectif vagabond qui capturait l’essence de la rĂ©gion

Son cĂ©lèbre Rolleiflex, appareil dĂ©jĂ  considĂ©rĂ© comme classique Ă  l’Ă©poque, ne la quittait jamais. Francis Bessières se souvient de cet instrument qui semblait faire partie d’elle : « MĂŞme Ă  notre Ă©poque, ce n’Ă©tait pas un appareil du dernier cri. Elle faisait des expos Ă  Paris, elle Ă©tait connue, mais je crois qu’on ne rĂ©alisait pas le personnage que c’Ă©tait. » Cette mĂ©connaissance locale contraste avec la reconnaissance parisienne dont elle bĂ©nĂ©ficiait dĂ©jĂ  dans les cercles artistiques.

Denise exploitait ses images d’avant-guerre, ces portraits d’artistes, de peintres et de surrĂ©alistes qui constituaient son fonds de commerce. Mais elle continuait aussi d’alimenter son regard par de nouvelles explorations. Les visites chez les Masson Ă  Aix, les sĂ©ances chez JoĂ«l Bousquet Ă  Carcassonne dont elle Ă©tait devenue proche, tissaient une toile crĂ©ative entre Paris et le Sud. Cette photographe passĂ©e sous les radars captait l’invisible avec une acuitĂ© rare.

La tension crĂ©atrice d’un couple passionnĂ©

Leur relation dĂ©bordait d’intensitĂ©. Francis Bessières tĂ©moigne : « Avec Armand, ça faisait des Ă©tincelles, surtout quand elle est partie avec les Miller en Espagne. » Cette libertĂ© revendiquĂ©e par Denise s’inscrivait dans son refus des conventions, cette mĂŞme force qui l’avait poussĂ©e vers le photoreportage quand peu de femmes osaient s’aventurer dans ce mĂ©tier. Leur histoire d’amour nourrissait autant qu’elle compliquait leur quotidien, chacun poursuivant sa quĂŞte avec dĂ©termination.

Le dĂ©cès d’Armand Labin en 1956 ferme ce chapitre montpelliĂ©rain. Denise regagne alors dĂ©finitivement Paris oĂą elle poursuivra son Ĺ“uvre jusqu’Ă  sa disparition en 1999. Les douze annĂ©es passĂ©es dans le Sud auront marquĂ© une pĂ©riode charnière, cette Ă©poque oĂą l’après-guerre cherchait ses repères et oĂą deux exilĂ©s construisaient ensemble leur renaissance.

L’hĂ©ritage photographique entre mĂ©moire et oubli

Parmi les nĂ©gatifs mĂ©ticuleusement rĂ©pertoriĂ©s par Denise figure une mention Ă©nigmatique datĂ©e de 1946 : « Midi Libre, imprimerie, comment on fait un journal ». Ce tĂ©moignage visuel de la fabrication du quotidien aurait constituĂ© un document prĂ©cieux sur la naissance du titre. Tragique clin d’Ĺ“il du destin, ces nĂ©gatifs ont disparu, emportant avec eux une part de l’histoire du journal et de la ville.

Eric Le Roy, lĂ©gataire universel de l’Ĺ“uvre et commissaire de l’exposition au musĂ©e d’art et d’histoire du judaĂŻsme, Ă©claire ces zones d’ombre : « Avant guerre, elle faisait ses tirages dans la salle de bains familiale. Je ne sais pas si les photos faites après 1944 ont Ă©tĂ© publiĂ©es, dans Midi Libre ou ailleurs. » Cette incertitude reflète la discrĂ©tion avec laquelle Denise menait sa carrière mĂ©ridionale, loin des projecteurs parisiens.

Les traces d’une prĂ©sence furtive mais marquante

La vie montpelliĂ©raine de Denise reste parsemĂ©e de tĂ©moignages fragmentĂ©s. Son appartement rue MarĂ©chal près de la ComĂ©die, les trajets vers le lycĂ©e Joffre, les escapades photographiques dans l’arrière-pays : autant de moments qui dessinent en creux une prĂ©sence tantĂ´t intense, tantĂ´t Ă©vanescente. Cette photographe qui avait traversĂ© les avant-gardes parisiennes apportait Ă  la culture locale un souffle cosmopolite, mĂŞme si peu en mesuraient alors la portĂ©e.

Son fils JĂ©rĂ´me grandissait entre deux univers : celui du journal fondĂ© par son père et celui des pĂ©rĂ©grinations artistiques de sa mère. Cette enfance particulière forgeait un regard sur le monde façonnĂ© par l’engagement journalistique et la sensibilitĂ© photographique. La venue Ă  Montpellier par amour avait finalement engendrĂ© bien plus qu’une simple installation gĂ©ographique.

Quand le surréalisme rencontre le journalisme quotidien

Le contraste entre les univers de Denise et d’Armand aurait pu crĂ©er une fracture. Au lieu de cela, il gĂ©nĂ©rait une complĂ©mentaritĂ© fascinante. Lui construisait chaque jour l’information rĂ©gionale, elle capturait l’intemporel dans le fugace. Leurs engagements respectifs dans la RĂ©sistance avaient scellĂ© une complicitĂ© profonde, cette conscience partagĂ©e des enjeux historiques qui dĂ©passaient leurs destins individuels.

Les portraits rĂ©alisĂ©s par Denise pendant ces annĂ©es montpelliĂ©raines tĂ©moignent de cette double appartenance. Entre les clichĂ©s de Simone de Beauvoir, Jacques PrĂ©vert, Jean Giono, Marcel Duchamp ou Serge Reggiani, se glissaient probablement des visages anonymes de la rĂ©gion, des scènes de marchĂ©, des festivitĂ©s locales. Cette oscillation permanente entre le cercle intellectuel parisien et l’ancrage mĂ©ridional dĂ©finissait son approche unique de la photographie.

PériodeLieu principalActivité majeureContexte historique
1937-1940ParisRencontre avec Armand Labin, photoreportages surréalistesMontée des tensions en Europe
1942-1944LyonVie clandestine, documentation de l’OccupationSeconde Guerre mondiale
1944-1956Montpellier/ParisDouble vie entre famille et carrière artistiqueReconstruction, fondation de Midi Libre
1956-1999ParisPoursuite de l’Ĺ“uvre photographiqueReconnaissance progressive

Une reconnaissance tardive mais éclatante

L’exposition actuelle jusqu’au 8 mars 2026 rĂ©unit plus de 300 clichĂ©s, accompagnĂ©s d’objets personnels et d’extraits de correspondance. Cette première rĂ©trospective d’envergure rĂ©vèle l’ampleur d’une Ĺ“uvre longtemps mĂ©connue. Le regard vagabond de Denise Bellon avait pourtant captĂ© l’essentiel : les bouleversements du siècle, les visages humains comme plus beaux paysages, les interstices oĂą se niche la poĂ©sie du quotidien.

Son passage Ă  Montpellier s’inscrit dĂ©sormais dans le patrimoine photographique français. Ces douze annĂ©es ne constituaient qu’une Ă©tape dans un parcours riche de six dĂ©cennies, mais elles portaient toute la complexitĂ© d’une femme qui refusait de choisir entre amour et crĂ©ation, entre engagement et libertĂ©. La fondation de Midi Libre par Armand et l’activitĂ© photographique de Denise formaient les deux faces d’une mĂŞme mĂ©daille : le tĂ©moignage d’une Ă©poque en mutation.

  • 1902 : Naissance de Denise Huleu, future Denise Bellon
  • 1937 : Rencontre dĂ©cisive avec Armand Labin Ă  Paris
  • 1940 : Mariage Ă  GuĂ©tary malgrĂ© les interdictions lĂ©gales
  • 1942 : Installation Ă  Lyon, naissance de JĂ©rĂ´me, Armand adopte l’identitĂ© de Jacques Bellon
  • 1944 : Fondation de Midi Libre Ă  Montpellier par Armand sous pseudonyme
  • 1946 : Reportage photographique sur la fabrication du journal (nĂ©gatifs disparus)
  • 1956 : DĂ©cès d’Armand Labin, retour dĂ©finitif de Denise Ă  Paris
  • 1999 : Disparition de Denise Bellon après une vie consacrĂ©e Ă  la photographie

Entre archives personnelles et mémoire collective

La correspondance de Denise rĂ©vèle une femme consciente de son hĂ©ritage. Elle consignait avec prĂ©cision ses nĂ©gatifs, annotait ses prises de vue, archivait mĂ©thodiquement son travail. Cette rigueur contraste avec l’image de l’artiste bohème que certains pourraient imaginer. Derrière la libertĂ© apparente se cachait une discipline de fer, celle qui permet de traverser les dĂ©cennies sans perdre le fil de sa propre histoire.

Les tĂ©moignages recueillis auprès de ceux qui l’ont cĂ´toyĂ©e Ă  Montpellier dessinent un portrait en demi-teinte. PrĂ©sence fugace pour certains, figure fascinante pour d’autres, Denise Ă©chappait aux catĂ©gorisations faciles. Francis Bessières Ă©voque cette incomprĂ©hension bienveillante : on admirait ses expositions parisiennes sans saisir pleinement qui elle Ă©tait vraiment. Cette distanciation peut-ĂŞtre voulue lui permettait de prĂ©server sa bulle crĂ©atrice.

Le laboratoire de Midi Libre comme atelier secret

Rue d’Alger, près de la gare montpelliĂ©raine, le laboratoire photo du quotidien devenait rĂ©gulièrement l’antre de Denise. Ces moments passĂ©s Ă  dĂ©velopper ses nĂ©gatifs dans les locaux du journal crĂ©aient une intimitĂ© particulière avec l’outil de travail d’Armand. On imagine les Ă©changes entre techniciens du journal et photographe exigeante, les conseils Ă©changĂ©s sur les bains de rĂ©vĂ©lateur, les nuances de tirage.

Cette proximitĂ© physique entre leurs univers professionnels symbolisait leur lien : deux mĂ©tiers de l’image et de l’information, deux manières de documenter le rĂ©el, deux temporalitĂ©s qui se rĂ©pondaient. Le journal capturait l’actualitĂ© immĂ©diate, la photographie artistique visait l’intemporel. Pourtant, tous deux partageaient cette conviction que regarder le monde attentivement constituait dĂ©jĂ  un acte politique.

L’empreinte indĂ©lĂ©bile d’un couple visionnaire

Que reste-t-il aujourd’hui de cette aventure montpelliĂ©raine ? Des archives dispersĂ©es, quelques souvenirs personnels, une mention dans l’histoire du journal, et surtout une Ĺ“uvre photographique qui traverse les gĂ©nĂ©rations. Les visiteurs de l’exposition parisienne dĂ©couvrent une artiste complète dont le passage dans le Sud ne constituait qu’un chapitre, mais quel chapitre !

Armand Labin a posĂ© les fondations d’un titre qui continue d’informer la rĂ©gion. Denise Bellon a lĂ©guĂ© des milliers d’images qui documentent un siècle de transformations. Leur fils JĂ©rĂ´me a grandi entre ces deux hĂ©ritages, tĂ©moin privilĂ©giĂ© d’une Ă©poque oĂą l’on pouvait encore croire que l’engagement changerait le monde. Cette famille atypique incarnait les idĂ©aux de la LibĂ©ration : reconstruction, libertĂ©, crĂ©ation.

Les leçons d’une vie nomade et engagĂ©e

Le parcours de Denise interroge nos propres choix entre stabilitĂ© et mouvement. Aurait-elle pu s’Ă©panouir pleinement en restant uniquement Ă  Montpellier ? Paris Ă©tait-il indispensable Ă  sa carrière ? Ces questions n’ont pas de rĂ©ponse univoque, mais elles soulignent la nĂ©cessitĂ© pour certains crĂ©ateurs de multiplier les points d’ancrage. Sa vie illustre qu’on peut aimer profondĂ©ment quelqu’un sans renoncer Ă  ses aspirations.

L’histoire de ce couple rĂ©sonne particulièrement aujourd’hui, Ă  l’heure oĂą l’Ă©quilibre entre vie personnelle et ambitions professionnelles reste un dĂ©fi quotidien pour beaucoup. Denise et Armand ont inventĂ© leur propre modèle, avec ses tensions et ses rĂ©ussites, ses compromis et ses lignes rouges. Leur sĂ©paration gĂ©ographique partielle nourrissait peut-ĂŞtre leur complicitĂ© plus qu’elle ne la minait.

Redécouvrir un patrimoine photographique exceptionnel

Les 300 clichĂ©s prĂ©sentĂ©s dans la rĂ©trospective actuelle ne reprĂ©sentent qu’une fraction de la production de Denise. Combien d’autres images dorment encore dans des cartons, attendent d’ĂŞtre numĂ©risĂ©es, rĂ©vĂ©lĂ©es au grand jour ? Le travail d’Eric Le Roy pour valoriser ce fonds tĂ©moigne de la richesse d’une Ĺ“uvre qui mĂ©rite pleinement sa place dans l’histoire de la photographie française.

Les thèmes abordĂ©s par Denise traversent les Ă©poques : le travail, la famille, l’art, la guerre, la reconstruction, l’intimitĂ©, l’ailleurs. Son objectif ne jugeait pas, il observait avec cette curiositĂ© bienveillante qui caractĂ©rise les grands reporters humanistes. Qu’elle photographie un mariage gitan dans la Zone parisienne ou un tournage dirigĂ© par sa fille Yannick, elle rĂ©vĂ©lait l’insolite dans le quotidien.

Type de sujetApproche photographiqueExemples emblématiques
Portraits d’artistesIntimiste, rĂ©vĂ©latrice de personnalitĂ©Simone de Beauvoir, Marcel Duchamp, Jacques PrĂ©vert
Scènes de vieDocumentaire humanisteMariages gitans, vie sous l’Occupation Ă  Lyon
Reportages thĂ©matiquesJournalistique engagĂ©Maquis rĂ©publicain espagnol, fabrication d’un journal
Univers surréalistePoétique et conceptuelleCercles artistiques parisiens, expositions

Une question lancinante : le visage humain comme paysage

Denise aimait Ă  rĂ©pĂ©ter : « Le plus beau paysage de la terre n’est-il pas le visage humain ? » Cette conviction traverse toute son Ĺ“uvre. MĂŞme lorsqu’elle cadrait des architectures ou des paysages naturels, c’est la trace humaine qu’elle cherchait. Les villes dĂ©sertĂ©es de l’Occupation, les ruelles montpelliĂ©raines animĂ©es de l’après-guerre, les ateliers d’artistes encombrĂ©s : partout, l’humain au centre.

Cette philosophie humaniste rejoint celle qui guidait probablement Armand dans son journalisme. Raconter l’histoire des anonymes, donner la parole Ă  ceux qu’on n’entend pas, documenter le quotidien qui fait la grande Histoire : n’Ă©tait-ce pas lĂ  leur projet commun ? Lui avec les mots, elle avec les images, ils tĂ©moignaient chacun Ă  leur manière de la dignitĂ© des existences ordinaires.

Les connexions artistiques entre Midi et capitale

Les allers-retours de Denise entre Montpellier et Paris tissaient des liens insoupçonnĂ©s. Les intellectuels parisiens qu’elle frĂ©quentait connaissaient-ils son ancrage mĂ©ridional ? Les MontpelliĂ©rains mesuraient-ils sa renommĂ©e parisienne ? Cette double vie crĂ©ait des passerelles entre deux mondes qui s’ignoraient parfois. Elle incarnait une forme de dĂ©centralisation culturelle avant l’heure.

Ses visites rĂ©gulières chez AndrĂ© Masson Ă  Aix-en-Provence ou chez JoĂ«l Bousquet Ă  Carcassonne prolongeaient cette circulation des influences. Le Sud n’Ă©tait pas seulement un lieu de rĂ©sidence familiale mais aussi un territoire d’exploration artistique. La lumière mĂ©diterranĂ©enne, si diffĂ©rente de celle de Paris, offrait d’autres possibilitĂ©s photographiques. L’a-t-elle pleinement exploitĂ©e ? Les archives restantes ne permettent pas de rĂ©pondre avec certitude.

L’Ă©nigme des Ĺ“uvres disparues

La disparition des nĂ©gatifs sur la fabrication de Midi Libre constitue une perte patrimoniale significative. Ces images auraient documentĂ© la naissance d’un journal dans le contexte si particulier de la LibĂ©ration. Elles auraient aussi tĂ©moignĂ© du regard de Denise sur le mĂ©tier de son compagnon, cette machine Ă  informer qu’elle devait observer avec fascination.

D’autres Ĺ“uvres ont-elles disparu ? Combien de reportages rĂ©gionaux restent non identifiĂ©s dans les archives ? Eric Le Roy souligne cette incertitude concernant les publications Ă©ventuelles après 1944. Si ces images n’ont pas Ă©tĂ© diffusĂ©es Ă  l’Ă©poque, elles reprĂ©sentent aujourd’hui un trĂ©sor documentaire sur une rĂ©gion en reconstruction. Leur redĂ©couverte potentielle pourrait encore enrichir notre comprĂ©hension de cette pĂ©riode.

  • Les portraits d’artistes forment le cĹ“ur reconnu de son Ĺ“uvre
  • Les reportages de guerre et RĂ©sistance constituent une documentation historique prĂ©cieuse
  • Les scènes de vie quotidienne rĂ©vèlent son humanisme photographique
  • Les images montpelliĂ©raines restent partiellement mĂ©connues et sous-exploitĂ©es
  • La disparition de certains nĂ©gatifs crĂ©e des zones d’ombre frustrantes
  • L’exploitation continue de ses fonds d’avant-guerre pendant les annĂ©es mĂ©ridionales

Quand l’amour redessine les trajectoires professionnelles

Combien de crĂ©ateurs ont vu leur carrière inflĂ©chie par une rencontre amoureuse ? Le cas de Denise illustre comment l’amour peut enrichir plutĂ´t que contraindre. Son dĂ©mĂ©nagement Ă  Montpellier n’a pas stoppĂ© sa production, il l’a diversifiĂ©e. Elle a continuĂ© d’exposer Ă  Paris tout en explorant de nouveaux territoires. Cette capacitĂ© d’adaptation tĂ©moigne d’une dĂ©termination rare.

Certains auraient pu voir dans ces contraintes gĂ©ographiques un frein Ă  l’ambition. Denise y a trouvĂ© matière Ă  renouvellement. Sa libertĂ© d’Ĺ“il ne dĂ©pendait pas d’un lieu spĂ©cifique mais d’une attitude face au monde. Cette leçon rĂ©sonne particulièrement pour les couples modernes qui nĂ©gocient leurs implantations gĂ©ographiques respectives en fonction de carrières parfois divergentes.

Le sacrifice invisible des compagnes d’hommes publics

Denise a-t-elle sacrifiĂ© une part de sa carrière pour suivre Armand ? La question mĂ©rite d’ĂŞtre posĂ©e sans tomber dans l’anachronisme. Dans les annĂ©es quarante et cinquante, les attentes envers les femmes restaient contraignantes. Qu’une photographe maintienne son activitĂ© tout en Ă©levant un enfant et en partageant la vie d’un directeur de journal constituait dĂ©jĂ  une forme de transgression.

Son statut de femme indĂ©pendante financièrement lui offrait une marge de manĹ“uvre prĂ©cieuse. Elle n’Ă©tait pas « l’Ă©pouse de », elle restait Denise Bellon, artiste reconnue. Cette autonomie professionnelle fondait probablement l’Ă©quilibre de leur couple. Chacun apportait sa propre rĂ©ussite, son propre rĂ©seau, ses propres combats. L’Ă©galitĂ© naissait de cette rĂ©ciprocitĂ© des contributions.

Le contexte politique d’une installation mĂ©ridionale

La crĂ©ation de Midi Libre s’inscrivait dans la refonte de la presse française après l’Occupation. Les journaux collaborationnistes avaient Ă©tĂ© interdits, de nouveaux titres Ă©mergeaient portĂ©s par les idĂ©aux de la RĂ©sistance. Armand Labin participait Ă  cette reconstruction dĂ©mocratique, donnant voix Ă  une rĂ©gion longtemps pĂ©riphĂ©rique dans le paysage mĂ©diatique national.

Le choix de Montpellier comme base n’Ă©tait pas anodin. Ville universitaire, prĂ©fecture rĂ©gionale, elle offrait un ancrage stratĂ©gique pour rayonner dans tout le Languedoc. Les liens d’Armand avec Lucien Roubaud et les rĂ©seaux FFI facilitaient cette implantation. Que Denise accompagne ce projet rĂ©vĂ©lait aussi son engagement politique. Elle n’Ă©tait pas seulement la compagne d’un journaliste, mais la partenaire d’un militant.

La discrĂ©tion nĂ©cessaire des annĂ©es d’après-guerre

Le maintien prolongĂ© du pseudonyme Jacques Bellon rĂ©vèle les prĂ©cautions encore nĂ©cessaires dans l’immĂ©diat après-guerre. Armand Labin, juif roumain, avait survĂ©cu grâce Ă  cette identitĂ© d’emprunt. La reprendre officiellement comportait sans doute des risques administratifs ou personnels. Cette prudence tĂ©moigne de la persistance de tensions dont nous mesurons mal l’intensitĂ© aujourd’hui.

Denise partageait cette discrĂ©tion. Peu de tĂ©moignages la dĂ©crivent comme une personnalitĂ© mondaine ou tapageuse Ă  Montpellier. Elle cultivait une forme d’effacement qui contraste avec la reconnaissance dont elle jouissait Ă  Paris. Cette capacitĂ© Ă  naviguer entre visibilitĂ© et discrĂ©tion selon les contextes illustre son intelligence sociale autant que son besoin de prĂ©server sa libertĂ© crĂ©atrice.

Pourquoi Denise Bellon s’est-elle installĂ©e Ă  Montpellier ?

Denise Bellon a rejoint Montpellier en 1944 pour accompagner son compagnon Armand Labin qui fondait le quotidien Midi Libre après la LibĂ©ration. Leur relation commencĂ©e en 1937 et leur mariage en 1940 ont guidĂ© cette installation mĂ©ridionale, bien qu’elle ait maintenu une double vie entre Paris et Montpellier pendant douze ans.

Quel était le lien entre Denise Bellon et Midi Libre ?

Denise utilisait le laboratoire photo du journal rue d’Alger pour dĂ©velopper ses nĂ©gatifs. Elle a rĂ©alisĂ© un reportage en 1946 sur la fabrication du quotidien, documentant comment on fait un journal, mais ces nĂ©gatifs ont malheureusement disparu. Son fils JĂ©rĂ´me Ă©tait parfois rĂ©cupĂ©rĂ© au lycĂ©e Joffre par la voiture du journal, occasions que Denise saisissait pour ses reportages rĂ©gionaux.

Quelles œuvres photographiques Denise Bellon a-t-elle produites pendant sa période montpelliéraine ?

Durant ses annĂ©es Ă  Montpellier entre 1944 et 1956, Denise a continuĂ© d’exploiter ses images d’avant-guerre tout en photographiant la rĂ©gion. Elle visitait rĂ©gulièrement AndrĂ© Masson Ă  Aix-en-Provence et JoĂ«l Bousquet Ă  Carcassonne. Toutefois, beaucoup de ses travaux rĂ©gionaux restent mĂ©connus et leur publication Ă©ventuelle dans Midi Libre ou ailleurs n’est pas clairement documentĂ©e.

Pourquoi Armand Labin utilisait-il le nom de Jacques Bellon ?

Jacques Bellon, premier mari de Denise et magistrat proche des communistes, a envoyĂ© ses papiers d’identitĂ© Ă  Armand Labin pour lui permettre de survivre pendant l’Occupation en tant que juif roumain. Armand a gardĂ© ce pseudonyme après la LibĂ©ration pour diriger Midi Libre, et le nom de Labin n’est apparu que progressivement dans l’ours du journal, tĂ©moignant des prĂ©cautions encore nĂ©cessaires dans l’après-guerre.

OĂą peut-on dĂ©couvrir l’Ĺ“uvre de Denise Bellon actuellement ?

Une exposition majeure intitulĂ©e Denise Bellon, un regard vagabond se tient au musĂ©e d’art et d’histoire du judaĂŻsme Ă  Paris jusqu’au 8 mars 2026. Cette première rĂ©trospective rassemble plus de 300 photographies, des objets personnels et des extraits de correspondance, offrant un panorama complet du parcours de cette pionnière du photoreportage longtemps mĂ©connue.

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