« Après six ans sans pause, des couples d’agriculteurs tentent de réinventer l’équilibre entre vie perso et travail »

Dans l’Indre, une initiative brise enfin le silence autour d’une réalité que beaucoup d’agriculteurs portent en silence depuis trop longtemps. Les 15 et 16 décembre, neuf personnes ont franchi les portes de la chambre d’agriculture pour participer à un atelier baptisé « Travailler en couple ». Trois mots qui résonnent comme un défi quotidien pour ces femmes et ces hommes dont les exploitations ne connaissent ni week-ends ni congés. Derrière cette formation, animée par Chrystel Bailly, consultante en développement RH, se cache une réalité bouleversante : celle de couples d’agriculteurs qui n’ont parfois pas pris de pause depuis six ans ou plus.

Selon Aliocha Sapelkine, animateur Installation-Transmission à l’Adeari, cette formation répond à « une demande formulée régulièrement, par de nombreuses personnes ». Un constat qui révèle l’ampleur du problème : la difficulté à concilier vie personnelle et travail dans le monde agricole n’est plus l’exception, mais la norme. Quand certains couples retraités racontent s’être habitués à ne jamais partir en vacances, on comprend que cette génération nouvelle cherche désespérément à briser le cycle.

Sommaire :

Quand le travail dévore la vie de couple : une réalité silencieuse

Le quotidien des agriculteurs ressemble à une course contre la montre perpétuelle. Entre les traites matinales qui n’attendent pas, les champs qui exigent une attention constante et les démarches administratives qui s’accumulent, la notion même de temps libre devient presque abstraite. Pour les couples qui gèrent une exploitation ensemble, cette pression se double d’une dimension relationnelle complexe : comment rester amants quand on n’est que des partenaires de travail ?

La gestion du temps devient alors l’enjeu central de leur survie conjugale. L’étude des arrangements conjugaux dans les exploitations agricoles face au divorce révèle combien les tensions économiques et organisationnelles fragilisent les relations. Lorsqu’un couple ne parvient plus à distinguer l’associé de l’amoureux, le terrain glisse dangereusement.

Les mécanismes invisibles de l’épuisement relationnel

Le stress chronique agit comme un poison lent sur les relations. Les conversations se limitent aux questions pratiques : « As-tu pensé à appeler le vétérinaire ? », « Il faut commander du fourrage ». Les moments d’intimité s’évaporent face à la fatigue physique. Un agriculteur témoignait récemment ne plus se souvenir de la dernière fois où il avait simplement pris la main de sa femme sans parler de travail.

La santé mentale des exploitants agricoles est aujourd’hui un sujet que les institutions commencent à peine à prendre au sérieux. Selon une enquête Ipsos, 85% des Français estiment que les agriculteurs ne sont pas rémunérés à leur juste valeur. Cette précarité économique alimente l’anxiété permanente, rendant toute réinvention de l’équilibre professionnel-personnel encore plus difficile.

Les freins structurels qui empêchent les pauses nécessaires

Au-delà des contraintes émotionnelles, des obstacles concrets empêchent les couples d’agriculteurs de souffler. Le premier d’entre eux ? L’impossibilité matérielle de quitter l’exploitation. Contrairement aux salariés qui peuvent poser des congés, les animaux doivent être nourris chaque jour, les cultures surveillées en permanence. Cette dépendance au rythme biologique de la ferme crée un sentiment d’emprisonnement que même les plus passionnés finissent par ressentir.

La situation économique tendue ne permet pas non plus d’envisager sereinement l’embauche d’un remplaçant. Certains exploitants endettés travaillent sans réelle rémunération, investissant chaque euro dans la survie de leur structure. Dans ce contexte, partir en week-end devient un luxe inaccessible.

La pression socioculturelle du monde agricole

Il existe aussi une dimension culturelle puissante dans le milieu agricole : celle du dévouement absolu. Les générations précédentes ont construit leur identité sur le sacrifice, faisant de l’absence de vacances une médaille d’honneur. La nouvelle génération tente de briser ce tabou, mais se heurte souvent au jugement de leurs aînés qui y voient une forme de faiblesse.

Cette norme sociale implicite crée une culpabilité paralysante. Même quand l’opportunité d’une pause se présente, beaucoup de couples n’osent pas la saisir, craignant les critiques de leurs voisins agriculteurs ou le sentiment de trahir leur engagement envers leurs bêtes et leurs terres.

Des solutions émergentes pour reconquérir du temps à deux

Face à cette situation critique, des initiatives concrètes commencent à germer. L’atelier organisé dans l’Indre n’est qu’un exemple parmi d’autres d’une prise de conscience collective. Ces formations permettent aux couples de mettre des mots sur leurs difficultés, de réaliser qu’ils ne sont pas seuls à vivre cette réalité étouffante, et surtout de découvrir des stratégies concrètes pour réintroduire de l’équilibre dans leur existence.

Parmi les solutions proposées, plusieurs leviers se dégagent :

  • La mutualisation des ressources : partager du matériel ou des services entre exploitations voisines pour réduire les charges
  • Les services de remplacement agricole : faire appel à des professionnels formés pour assurer une continuité pendant les absences
  • La redéfinition des rôles au sein du couple : clarifier qui fait quoi pour éviter la confusion permanente entre vie professionnelle et personnelle
  • L’instauration de rituels non-négociables : un repas hebdomadaire sans parler travail, une soirée mensuelle hors de la ferme
  • La formation à la délégation : apprendre à faire confiance à d’autres pour certaines tâches

Les groupes d’entraide comme bouée de sauvetage émotionnelle

Au-delà des solutions pratiques, le soutien psychologique joue un rôle essentiel. Des groupes de parole se créent dans plusieurs départements, permettant aux agriculteurs de partager leurs angoisses sans crainte du jugement. Ces espaces de soutien pour les couples deviennent de véritables refuges où l’on peut admettre ses fragilités.

Certaines associations proposent même des week-ends dédiés aux couples d’exploitants, combinant aspects pratiques (gestion d’exploitation, aspects juridiques) et moments de reconnexion relationnelle. Ces initiatives montrent qu’il est possible de conjuguer développement professionnel et épanouissement personnel, même dans un secteur aussi exigeant.

Transformer la structure même de l’exploitation agricole

Pour certains couples pionniers, la solution passe par une réinvention radicale de leur modèle d’exploitation. Plutôt que de subir le rythme imposé par un système traditionnel, ils repensent entièrement leur organisation pour qu’elle serve leur vie personnelle autant que leur activité professionnelle.

Cette approche implique des choix courageux : réduire la taille du cheptel pour diminuer la charge de travail quotidienne, se spécialiser dans des productions moins chronophages, ou encore développer des activités complémentaires qui génèrent des revenus sans exiger une présence constante. La diversification devient alors une stratégie non seulement économique, mais aussi existentielle.

Modèle traditionnelModèle réinventéImpact sur le couple
Présence 7j/7 sur l’exploitationOrganisation permettant 1-2 jours de pause hebdomadairesRéduction du stress chronique
Rôles flous entre conjoint et associéSéparation claire des responsabilitésDiminution des conflits quotidiens
Absence de vacances pendant des annéesPlanification annuelle d’au moins une semaine de pauseReconquête de moments d’intimité
Décisions prises dans l’urgenceTemps de réflexion stratégique programmésMeilleure qualité de communication

Les technologies au service de la libération du temps

Paradoxalement, la modernisation technologique que certains dénoncent peut devenir un allié précieux. Les systèmes de traite automatisés, les capteurs connectés qui surveillent la santé du bétail, ou encore les applications de gestion du temps agricole permettent de gagner des heures précieuses et surtout de réduire l’anxiété liée à l’absence.

Un éleveur témoignait récemment avoir pu partir pour une évasion romantique grâce à un système d’alerte qui le prévenait sur son téléphone en cas de problème à la ferme. Cette tranquillité d’esprit, aussi minime soit-elle, a transformé leur perception de ce qui était possible.

Le rôle crucial des politiques publiques dans cette transformation

Si les efforts individuels sont admirables, ils ne peuvent suffire sans un soutien structurel. Les revendications portées lors des mobilisations agricoles incluent désormais explicitement la question de la qualité de vie. Les agriculteurs demandent non seulement une juste rémunération, mais aussi des dispositifs facilitant l’accès au remplacement et aux congés.

Plusieurs pistes sont explorées par les organisations professionnelles : création d’un véritable statut pour les services de remplacement, aides financières pour permettre aux exploitants de prendre des pauses, formations systématiques sur l’équilibre vie professionnelle-personnelle dès l’installation. Ces mesures pourraient transformer durablement les conditions d’exercice du métier.

L’accompagnement spécifique des jeunes couples qui s’installent

La prévention commence dès l’installation. Plutôt que d’attendre que les couples soient au bord de la rupture après plusieurs années sans respiration, certaines chambres d’agriculture proposent désormais des modules d’accompagnement spécifiques. Ces formations abordent frontalement la question : comment construire un projet agricole qui laisse aussi place à un projet de vie ?

Cette approche préventive inclut des sessions sur la communication dans le couple, la gestion des conflits liés aux décisions d’exploitation, mais aussi des témoignages d’agriculteurs plus expérimentés qui partagent leurs erreurs et leurs apprentissages. Certains exploitants ayant vécu la crise deviennent ainsi des mentors précieux pour les générations suivantes.

Quand la vie de couple devient un moteur de résilience

Malgré toutes les difficultés, de nombreux couples d’agriculteurs témoignent que leur relation reste leur principale force. Quand l’équilibre est trouvé, le fait de partager les mêmes valeurs, le même attachement à la terre, et les mêmes défis quotidiens crée une complicité unique. Ces couples qui réussissent à préserver des moments à eux transforment leur relation en ressource plutôt qu’en variable d’ajustement de l’exploitation.

Ils développent des stratégies conscientes : instaurer des signaux pour passer du mode « associés » au mode « amoureux », créer des espaces physiques dans la maison dédiés exclusivement à la vie privée, ou encore ritualiser des moments de gratitude où chacun reconnaît la contribution de l’autre. Ces petits gestes, répétés avec constance, tissent une résistance face à l’usure du quotidien.

Les effets positifs des micro-pauses sur la productivité

Paradoxalement, les exploitants qui s’autorisent des pauses régulières constatent souvent une amélioration de leur efficacité. Un esprit reposé prend de meilleures décisions, un corps moins fatigué commet moins d’erreurs, un couple apaisé gère mieux les crises. Ce que certains percevaient comme du temps perdu se révèle être un investissement dans la pérennité de l’exploitation.

Des études sur la santé mentale en milieu agricole confirment cette intuition : les exploitants qui maintiennent un certain équilibre entre vie professionnelle et personnelle présentent des taux de burn-out significativement inférieurs et une satisfaction globale supérieure. Même une pause romantique occasionnelle peut avoir des effets durables sur le bien-être du couple.

Les exemples inspirants de réinvention réussie

Certaines histoires donnent de l’espoir. Dans le Lot, un couple d’éleveurs a décidé de réduire son troupeau de 30% pour pouvoir partir quinze jours chaque été. Leur revenu a légèrement baissé, mais leur qualité de vie a explosé. Ils témoignent d’une redécouverte mutuelle lors de ces escapades, où ils redeviennent simplement un homme et une femme qui s’aiment, délivrés temporairement du poids de leur responsabilité d’exploitants.

En Bretagne, une jeune agricultrice a négocié avec trois voisins un système d’entraide tournant : chaque mois, l’un d’eux assure la garde des exploitations des trois autres pendant un week-end. Ce dispositif simple leur permet à tous de respirer régulièrement. Elle raconte comment cette organisation a sauvé son mariage, donnant enfin à son conjoint l’impression qu’elle existait encore au-delà de son rôle d’éleveuse.

L’importance du regard collectif transformé

Ces pionniers jouent un rôle crucial en normalisant ce qui était auparavant tabou. Quand un couple respecté dans le monde agricole local affirme ouvertement prendre des vacances et considérer que c’est essentiel, cela autorise d’autres à envisager la même chose. La transformation culturelle passe par ces exemples concrets qui prouvent qu’il est possible de rester un bon professionnel tout en étant un conjoint présent.

Les réseaux sociaux jouent également un rôle dans cette évolution. Des agriculteurs partagent sur Instagram ou Facebook leurs moments de pause, montrant qu’ils ne sont pas moins engagés pour autant. Cette visibilité progressive contribue à faire évoluer les mentalités, y compris chez les générations plus âgées qui découvrent qu’une autre voie est possible.

Les défis spécifiques selon les types d’exploitation

Tous les couples d’agriculteurs ne font pas face aux mêmes contraintes. L’élevage laitier, avec ses traites quotidiennes impératives, impose un rythme particulièrement rigide. Les céréaliers connaissent des pics d’activité saisonniers intenses mais aussi des périodes plus calmes. Les maraîchers subissent une pression constante pendant toute la saison de production mais peuvent souffler en hiver.

Chaque configuration nécessite donc des stratégies adaptées. Un couple en polyculture-élevage devra peut-être jongler entre plusieurs types de contraintes, rendant la gestion du temps encore plus complexe. Les viticulteurs, eux, organisent leur année autour des vendanges et peuvent parfois s’autoriser des échappées entre deux saisons critiques.

Type d’exploitationContrainte principaleStratégie d’équilibre possible
Élevage laitierTraite quotidienne obligatoireRobot de traite ou service de remplacement régulier
Grandes culturesPics d’activité saisonniers intensesPlanification de pauses pendant les périodes creuses
MaraîchageSurveillance constante des culturesDiversification des cycles pour lisser la charge
ViticultureVendanges mobilisantesExploiter les creux calendaires pour se ressourcer

La dimension territoriale de ces enjeux

Les possibilités de réinvention dépendent aussi du contexte territorial. Dans certaines régions où la densité d’exploitations est forte et où la culture de l’entraide persiste, mettre en place des systèmes de remplacement mutuel est plus facile. À l’inverse, dans les zones où l’agriculture s’est raréfiée, l’isolement des couples complique tout.

Les collectivités territoriales ont donc leur rôle à jouer en facilitant les mises en réseau, en soutenant financièrement les structures de remplacement, ou encore en valorisant les initiatives locales qui œuvrent pour l’amélioration de la qualité de vie des exploitants. L’actualité agricole montre d’ailleurs que ces questions territoriales sont de plus en plus prégnantes dans les débats publics.

L’impact générationnel : vers un changement de paradigme

La génération qui s’installe aujourd’hui n’a plus les mêmes références que celle de ses parents. Beaucoup ont connu d’autres métiers avant de reprendre ou créer une exploitation, et refusent de reproduire les schémas sacrificiels qu’ils ont observés. Cette aspiration à un meilleur équilibre n’est pas perçue comme un manque de passion pour le métier, mais comme une condition de sa pérennité.

Ces jeunes agriculteurs intègrent dès le départ la question du travail-vie personnelle dans leur business plan. Ils calculent non seulement la rentabilité économique, mais aussi la soutenabilité humaine de leur projet. Cette évolution, si elle se confirme, pourrait transformer profondément le visage de l’agriculture française dans les prochaines décennies.

Le rôle des conjoints non-exploitants

Dans certains couples, l’un des deux membres travaille à l’extérieur tandis que l’autre gère l’exploitation. Cette configuration présente des avantages (revenus réguliers, protection sociale) mais aussi des défis spécifiques pour l’équilibre. Le conjoint exploitant peut se sentir seul face aux décisions et au stress quotidien, tandis que l’autre peut éprouver de la culpabilité à ne pas être davantage présent.

Ces couples doivent inventer leurs propres rituels pour maintenir la connexion malgré des rythmes décalés. Certains témoignent de l’importance de moments dédiés où le conjoint non-exploitant vient prêter main-forte sur la ferme, non par nécessité, mais pour partager symboliquement le quotidien de l’autre. D’autres privilégient au contraire des temps où l’exploitation est totalement mise entre parenthèses.

Les ressources émergentes pour soutenir cette transformation

Face à ces enjeux, de nouveaux acteurs émergent dans le paysage agricole. Des psychologues spécialisés dans l’accompagnement des couples d’agriculteurs, des coachs en organisation d’exploitation centrée sur la qualité de vie, ou encore des plateformes numériques facilitant la mise en relation pour les services de remplacement.

Des initiatives comme celle de l’Indre se multiplient sur le territoire national. Certaines chambres d’agriculture créent des permanences psychologiques, d’autres organisent des cafés-rencontres thématiques où les exploitants peuvent échanger sur ces sujets sensibles. Cette professionnalisation de l’accompagnement témoigne d’une prise de conscience institutionnelle de l’urgence de la situation.

  • Lignes d’écoute spécialisées pour les agriculteurs en détresse
  • Applications de mise en relation pour le remplacement agricole
  • Formations continues sur la gestion du stress et l’équilibre de vie
  • Groupes de parole animés par des professionnels de la santé mentale
  • Plateformes d’échange de bonnes pratiques entre exploitants
  • Programmes de mentorat associant jeunes installés et agriculteurs expérimentés

Le financement de ces nouvelles approches

La question financière reste évidemment centrale. Comment un couple endetté peut-il investir dans du conseil ou payer un remplaçant ? Certaines mutuelles agricoles commencent à intégrer ces dimensions dans leurs offres, proposant des forfaits incluant des consultations avec des spécialistes de l’équilibre vie-travail ou des prises en charge partielles de services de remplacement.

Des fonds européens sont également mobilisés dans certaines régions pour financer des programmes expérimentaux. L’idée sous-jacente est que prévenir l’épuisement et les ruptures coûte moins cher à la collectivité que de gérer leurs conséquences : arrêts d’exploitation, problèmes de santé mentale nécessitant des hospitalisations, divorces entraînant des liquidations judiciaires.

Les signaux d’alerte à ne pas ignorer

Reconnaître quand la situation devient critique est essentiel. Certains signes doivent alerter : conflits conjugaux qui s’intensifient et portent systématiquement sur l’exploitation, troubles du sommeil, irritabilité croissante, sentiment d’être dépassé en permanence, pensées négatives récurrentes, ou encore négligence progressive de sa propre santé.

Trop de couples attendent d’être au bord de la rupture avant d’agir. La culture du stoïcisme, encore très présente dans le monde agricole, empêche souvent de demander de l’aide à temps. Pourtant, certaines crises conjugales auraient pu être évitées avec un accompagnement précoce.

Les conséquences à long terme de l’épuisement ignoré

Lorsque le stress chronique n’est pas traité, les conséquences peuvent être dramatiques. Au-delà des divorces qui compliquent considérablement la situation juridique et économique des exploitations, on observe des problèmes de santé graves : maladies cardiovasculaires, dépressions sévères, tentatives de suicide. Le taux de suicide dans la profession agricole reste alarmant et interpelle sur l’urgence de transformer les conditions d’exercice du métier.

Pour les enfants de ces couples en souffrance, l’impact est également significatif. Grandir dans un climat de tension permanente, voir ses parents épuisés et constamment préoccupés, peut décourager la reprise de l’exploitation familiale. Cette dimension transgénérationnelle montre que prendre soin de son équilibre aujourd’hui, c’est aussi préserver l’avenir de la ferme.

Vers une nouvelle définition de la réussite agricole

Peut-être faut-il repenser collectivement ce que signifie « réussir » dans l’agriculture. Pendant longtemps, la réussite se mesurait uniquement à l’agrandissement de l’exploitation, au nombre de bêtes ou d’hectares, aux investissements réalisés. Cette vision unidimensionnelle a conduit de nombreux agriculteurs à sacrifier leur bien-être sur l’autel de la croissance.

Une nouvelle génération propose une définition plus holistique : réussir, c’est aussi avoir une vie personnelle épanouie, préserver sa santé physique et mentale, maintenir des relations conjugales et familiales satisfaisantes, et trouver du sens dans son quotidien au-delà de la simple performance économique. Cette évolution des mentalités, si elle s’ancre durablement, pourrait révolutionner le secteur.

Le dialogue nécessaire avec les filières et les circuits de distribution

Cette transformation ne pourra s’opérer pleinement sans l’implication des acteurs situés en aval. Les coopératives, les industries agroalimentaires et la grande distribution ont une responsabilité dans les conditions de vie des producteurs. Quand les prix d’achat ne permettent pas aux exploitants de dégager un revenu décent, impossible d’envisager sereinement d’investir dans son bien-être.

Certaines initiatives encourageantes émergent : des cahiers des charges qui intègrent des critères de qualité de vie des producteurs, des labels valorisant les exploitations où l’équilibre vie-travail est respecté, ou encore des circuits courts permettant une meilleure rémunération et donc plus de marges de manœuvre pour les agriculteurs. Ces évolutions restent marginales mais tracent une voie possible.

L’espoir porté par les formations comme celle de l’Indre

Revenons à cette initiative qui ouvre cet article. Les neuf participants à l’atelier « Travailler en couple » de la chambre d’agriculture de l’Indre représentent peut-être les prémices d’un mouvement plus large. En osant franchir la porte, en acceptant de mettre des mots sur leurs difficultés face à d’autres exploitants, ils ont posé un acte de courage qui pourrait inspirer bien d’autres couples.

Ces deux journées d’échange n’ont évidemment pas résolu tous leurs problèmes. Mais elles ont créé un espace rare où l’authenticité était possible, où la vulnérabilité n’était plus une faiblesse. Les participants sont repartis avec des outils concrets, certes, mais surtout avec la certitude qu’ils n’étaient pas seuls à vivre ces tensions, et que des solutions existaient.

Les témoignages qui libèrent la parole

L’un des moments les plus puissants de ces ateliers survient souvent quand un participant ose raconter son histoire. Quand un homme de 45 ans, respecté dans son canton, avoue en larmes qu’il n’a plus touché sa femme depuis six mois parce qu’il est trop épuisé, cela autorise les autres à exprimer leurs propres difficultés. La libération de la parole est thérapeutique en soi, avant même toute solution technique.

Ces témoignages circulent ensuite dans les réseaux informels, lors des marchés ou des assemblées professionnelles. Petit à petit, le silence se fissure. Des couples qui souffraient en silence depuis des années découvrent qu’il existe des lieux pour être entendus, que demander de l’aide n’est pas une honte, et que prendre du temps pour son couple n’est pas un luxe mais une nécessité vitale.

Les adaptations culturelles nécessaires dans le milieu agricole

Au-delà des solutions pratiques, c’est toute une culture professionnelle qui doit évoluer. Le monde agricole valorise traditionnellement la résilience individuelle, le travail acharné, la capacité à surmonter seul les obstacles. Ces valeurs ont leur noblesse, mais deviennent toxiques quand elles empêchent d’admettre ses limites.

Il faudrait pouvoir dire dans une réunion professionnelle : « J’ai besoin de diminuer ma charge de travail pour préserver mon couple » sans craindre d’être jugé incompétent. Il faudrait que refuser certaines responsabilités pour protéger son équilibre personnel soit perçu comme un acte de sagesse et non de faiblesse. Cette évolution culturelle prendra du temps, mais les signaux d’un changement sont présents.

L’éducation des futures générations d’agriculteurs

Les lycées agricoles ont un rôle crucial à jouer dans cette transformation. Intégrer dès la formation initiale des modules sur l’équilibre vie-travail, la gestion du temps, la communication dans le couple, et la prévention de l’épuisement professionnel permettrait de préparer les futurs exploitants à ces enjeux.

Certains établissements commencent à le faire, invitant des psychologues ou des couples d’agriculteurs à témoigner de leurs expériences. Cette sensibilisation précoce pourrait éviter que les jeunes qui s’installent reproduisent inconsciemment les schémas dysfonctionnels de leurs aînés, et les outiller pour construire dès le départ une organisation plus équilibrée.

Comment un couple d’agriculteurs peut-il s’organiser pour prendre des vacances ?

Plusieurs solutions existent : faire appel à un service de remplacement agricole professionnel, mettre en place un système d’entraide avec des exploitants voisins, investir dans des technologies permettant une surveillance à distance, ou réduire temporairement la taille de l’exploitation pour diminuer les contraintes quotidiennes. La planification anticipée et la construction progressive d’un réseau de confiance sont essentielles.

Quels sont les premiers signes d’alerte d’un déséquilibre trop important entre vie professionnelle et personnelle ?

Les signaux d’alarme incluent une augmentation des conflits conjugaux centrés sur l’exploitation, des troubles du sommeil persistants, une irritabilité croissante, l’impression d’être constamment dépassé, la négligence de sa santé personnelle, et la disparition complète de moments d’intimité ou de loisirs. Quand les conversations se limitent uniquement aux aspects professionnels, il est temps de réagir.

Existe-t-il des aides financières pour permettre aux agriculteurs de prendre des pauses ?

Certaines mutuelles agricoles proposent des forfaits incluant des prises en charge partielles de services de remplacement. Des programmes régionaux financés par des fonds européens existent également dans certains territoires. Les chambres d’agriculture peuvent orienter vers ces dispositifs. Certaines MSA développent aussi des programmes d’accompagnement incluant des aspects financiers.

Comment distinguer les rôles professionnels et conjugaux quand on travaille en couple sur une exploitation ?

Il est recommandé d’établir des moments et des espaces dédiés exclusivement à la relation personnelle, où les sujets professionnels sont bannis. Créer une séparation claire des responsabilités sur l’exploitation aide également. Certains couples instaurent des rituels comme un repas hebdomadaire sans parler travail, ou une pièce de la maison où les discussions professionnelles sont interdites.

Où trouver du soutien psychologique quand on est agriculteur en difficulté ?

Plusieurs ressources existent : les chambres d’agriculture proposent de plus en plus d’accompagnements psychologiques, des lignes d’écoute spécialisées pour les agriculteurs ont été créées, certaines MSA offrent des consultations avec des psychologues, et des associations comme Agri’écoute sont dédiées au soutien des exploitants. Des groupes de parole se développent également dans de nombreux départements.

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